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Poèmes à dire

(série 5)

Poètes de Belgique.

Maurice CAREME
Liberté
Achille CHAVÉE
La vermine dans les mots
Max ELSKAMP

La femme.
Ô Claire, Suzanne, Adolphine

Maurice MÆTERLINCK

Chanson.

Jeanine MOULIN

La poésie comme elle s'écrit
Géo NORGE

Fers, aciers
La Porte

Odilon-Jean PERIER

Je t'offre un verre d'eau glacée

Andrée SODENKAMP
Femmes des longs matins
Marcel THIRY Toi qui pâlis au nom de Vancouver
Charles VAN LERBERGHE. Ma soeur la Pluie
Émile VERHAEREN Les Horloges

 

Maurice CAREME (1899-1978).

Liberté

La Lanterne magique
© 1947, Les Editions ouvrières

Prenez du soleil
Dans le creux des mains,
Un peu de soleil
Et partez au loin !

Partez dans le vent,
Suivez votre rêve;
Partez à l'instant,
la jeunesse est brève !

Il est des chemins
Inconnus des hommes,
Il est des chemins
Si aériens !

Ne regrettez pas
Ce que vous quittez.
Regardez, là-bas,
L'horizon briller.

Loin, toujours plus loin,
Partez en chantant !
Le monde appartient
A ceux qui n'ont rien.

Jeanine MOULIN (1912-1998).

La poésie comme elle s'écrit

musée des objets perdus, 1982

 

La poésie comme elle s'écrit,
se veut, se cherche, à corps et à cris,
se trouve dans des baraques à murs de pluie lunaire,
au Mexique, sous des cieux de cannelle
ou dans les poubelles,
sous les ors pollués des nuages troués
ou les ombelles en fleurs d'un verger.

La poésie, mendiante apeurée aux pieds de boue,
qui, mine de rien, éparpille les syllabes
à la porte de votre sommeil, sous la casserole qui trépigne
ou dans la lividité des nuits blanches
au poids de chagrin.

La poésie comme elle se voit, se tâte, se pense :
mot d'ordre ou de passe d'un poète.
Elle est cette clocharde aux gestes de pierre,
cette ténébreuse affaire
en haillons qui se teintent soudain d'arc-en-ciel.

Tendre la main, chiper des lambeaux de voie lactée,
c'est tout ce qu'elle peut faire
pour vous emmener à la veillée des siècles,
auprès du feu de bois de l'éternité,
dans le cercle des guetteurs de mots.

La poésie comme elle s'inscrit,
à coups de chance, comme elle se donne : à corps perdu,
comme elle s'affame et se nourrit
à tire-larigot : de tout, de rien,
telle qu'on la vole : à la tire,
telle qu'elle s'envole : à tire d'aile,
sans jamais cesser de revenir.

Odilon-Jean PERIER (1901-1928).

Je t'offre un verre d'eau glacée
Le Citadin - 1927

 

Je t'offre un verre d'eau glacée
N'y touche pas distraitement
Il est le prix d'une pensée
Sans ornement

Tous les plaisirs de l'amitié
Combien cette eau me désaltère
Je t'en propose une moitié
La plus légère

Regarde je suis pur et vide
Comme le verre où tu as bu
Il ne fait pas d'être limpide
Une vertu

Plus d'eau Mais la lumière sage
Donne à mon présent tout son prix
Tel, un poète où Dieu s'engage
Et reste pris

Andrée SODENKAMP (1906-2004 ).

Femmes des longs matins

 

Femmes des longs matins, mes belles amoureuses
Dont le nom s'attardait à la bouche des morts
Qui faisiez du malheur une brûlante rose
Et déchiriez le temps entre vos ongles d'or.

Est-ce la Nonne ardente et que Juan oublie
Ou dans ses jupons fous, l'innocente Manon,
Cléopâtre tapie au creux des pierreries
Qui retient son amant, au poing, comme un faucon ?

Voici celle qui vint de la France en Écosse,
Éblouie comme l'aigle au soleil des plaisirs,
L'abeille qui foudroie en son plein ciel des noces
Et met le goût du sang aux saveurs du désir.

Nous sommes belles par vos seins levés dans l'ombre
Par vos hanches donnant le merveilleux danger
Et dans l'odeur d'amour ouverte sur vos tombes
Nous régnons sur l'amant qui a les yeux fermés.

Charles VAN LERBERGHE.

Ma soeur la Pluie.

 

Ma soeur la Pluie,
La belle et tiède pluie d'été,
Doucement vole, doucement fuit,
A travers les airs mouillés.
Tout son collier de blanches perles
Dans le ciel bleu s'est délié.
Chantez les merles,
Dansez les pies !
Parmi les branches qu'elle plie,
Dansez les fleurs, chantez les nids
Tout ce qui vient du ciel est béni.
De ma bouche elle approche
Ses lèvres humides de fraises des bois ;
Rit, et me touche,
Partout à la fois,
De ses milliers de petits doigts.
Sur des tapis de fleurs sonores,
De l'aurore jusqu'au soir,
Et du soir jusqu'à l'aurore,
Elle pleut et pleut encore,
Autant qu'elle peut pleuvoir.
Puis, vient le soleil qui essuie,
De ses cheveux d'or,
Les pieds de la Pluie..

Achille CHAVÉE (1906-1969).

La vermine dans les mots .

 

Je me vermine
je me métaphysique
je me termite
je m'albumine
je me métamorphose
je me métempsychose
me dilapide
je n'en aurai jamais fini
Je me reprends
je me dévore
je me sournoise
je me cloaque et m'analyse
je me de de
je m'altruise
je deviens mon alter ego
je me cache sous les couvertures
je transpire l'angoisse
je vais crever madame la marquise.

Max ELSKAMP (1862-1931).

La femme.

 

Mais maintenant vient une femme,
Et lors voici qu’on va aimer,
Mais maintenant vient une femme
Et lors voici qu’on va pleurer,

Et puis qu’on va tout lui donner
De sa maison et de son âme,
Et puis qu’on va tout lui donner
Et lors après qu’on va pleurer

Car à présent vient une femme,
Avec ses lèvres pour aimer,
Car à présent vient une femme
Avec sa chair tout en beauté,

Et des robes pour la montrer
Sur des balcons, sur des terrasses,
Et des robes pour la montrer
A ceux qui vont, à ceux qui passent,

Car maintenant vient une femme
Suivant sa vie pour des baisers,
Car maintenant vient une femme,
Pour s’y complaire et s’en aller.

Ô Claire, Suzanne, Adolphine
Chansons et enluminures - 1898

 

Ô Claire, Suzanne, Adolphine, Ô ma Mère des Écaussinnes,
À présent si loin qui dormez, Vous souvient-il des jours d'été,

Là-bas en Août, quand nous allions, Pour les visiter nos parents,
Dans leur château de Belle-Tête, Bâti en pierres de chez vous,

Et qui alors nous faisaient fête A vous, leur fille, ainsi qu'à nous,
En cette douce Wallonie D'étés clairs là-bas, en Hainaut,

Où nous entendions l'harmonie, Comme une voix venue d'en-haut,
Le bruit des ciseaux sur les pierres Et qui chantaient sous les marteaux,

Comme cloches sonnant dans l'air Ou mer au loin montant ses eaux,
Tandis que comme des éclairs Passaient les trains sous les ormeaux.

Ô ma Mère des Écaussinnes, C'est votre sang qui parle en moi,
Et mon âme qui se confine En vous, et d'amour, et de foi,

Car vous m'étiez comme Marie, Bien que je ne sois pas Jésus,
Et lorsque vous êtes partie, J'ai su que j'avais tout perdu.

 

Maurice MÆTERLINCK (1862-1949)
Prix Nobel de Littérature 1911.

Chanson.

 

Et s’il revenait un jour
Que faut-il lui dire ?
— Dites-lui qu’on l’attendit
Jusqu’à s’en mourir…

Et s’il m’interroge encore
sans me reconnaître ?
— Parlez-lui comme une sœur,
Il souffre peut-être…

Et s’il demande où vous êtes
Que faut-il répondre ?
— Donnez-lui mon anneau d’or
Sans rien lui répondre…

Et s’il veut savoir pourquoi
La salle est déserte ?
— Montrez-lui la lampe éteinte
Et la porte ouverte…

Et s’il interroge alors
Sur la dernière heure ?
— Dites-lui que j’ai souri
De peur qu’il ne pleure…

Géo NORGE (1898-1990).

Fers, aciers, métaux

 

S'aimèrent dur sous la lune
- Fers, aciers, métaux - .

Pas de roses, pas de prunes
En ce pays sans défaut.
S'aimèrent dur, belle houille
Avec tes grains dans la peau.
Pas de lys, pas de citrouille:
Fers, aciers, métaux.

C'était riche et c'était beau,
Cette lune sur l'usine,
Le gamin et la gamine,
Les seins contre la poitrine
- Fers, aciers, métaux. -

Tout allait bien. Dieu sommeille
Et la guerre est en repos.
Belle amour encor plus belle,
O saisons industrielles,
Parmi vos grands végétaux:
Charbons aux fortes prunelles,
Fers, aciers, métaux,
Poutrelles

La Porte
La langue verte – Charabias et verdures,
1954

 

Non, n'ouvre pas cette Porte.
Ça donne sur l'océan...
Ça donne sur des cloportes...
Pas compris ? Sur le néant !

Après ça, c'est difficile
D'aller vivoter, Cécile.
C'est difficile, Zaza,
De vivoter après ça.

Disons qu'on a des raisons
De froid, de vent, de tonnerre.
N'ouvre pas, disons, disons
Que c'est pour les courants d'air.

Au bonheur des maisonnées,
Il faut des portes fermées,
- Tralalire et troundelaire
D'ailleurs l'usine a sifflé,
Il est grand temps d'y aller,
Prends bien la porte ordinaire !

 

Marcel THIRY (1897-1977).

Toi qui pâlis au nom de Vancouver.

 

Toi qui pâlis au nom de Vancouver,
Tu n'as pourtant fait qu'un banal voyage;
Tu n’as pas vu la Croix du Sud, le vert
Des perroquets ni le soleil sauvage.

Tu t’embarquas à bord de maints steamers.
Nul sous-marin ne t'a voulu naufrage;
Sans grand éclat tu servis sous Sturmer,
Pour déserter tu fus toujours trop sage.

Mais qu'il suffise à ton retour chagrin
D'avoir été ce soldat pérégrin
Sur le trottoir des villes inconnues,

Et, seul, un soir, dans un bar de Broadway,
D'avoir aimé les grâces Greenaway
D'une Allemande aux mains savamment nues.

Émile VERHAEREN (1855-1916).

Les Horloges.

 

La nuit, dans le silence en noir de nos demeures,
Béquilles et bâtons qui se cognent, là-bas;
Montant et dévalant les escaliers des heures,
Les horloges, avec leurs pas;
Émaux naïfs derrière un verre, emblèmes
Et fleurs d’antan, chiffres maigres et vieux;
Lunes des corridors vides et blêmes,
Les horloges, avec leurs yeux;
Sons morts, notes de plomb, marteaux et limes,
Boutique en bois de mots sournois,
Et le babil des secondes minimes,
Les horloges, avec leurs voix;
Gaines de chêne et bornes d’ombre,
Cercueils scellés dans le mur froid,
Vieux os du temps que grignote le nombre,
Les horloges et leur effroi;
Les horloges,
Volontaires et vigilantes,
Pareilles aux vieilles servantes
Boitant de leurs sabots ou glissant sur leurs bas.
Les horloges que j’interroge.

Mise à jour : 01.05.2008